Le ciel était en flamme, la terre ravagée par l'assaut des bombes. Tout n'était que confusion visuelle, sonore. L'odeur âcre de la sueur, du sang et de l'urine se mêlait à celle de la poudre.

Hans était adossé dans une tranchée, son fusil serrée contre sa poitrine, les doigts crispés, les yeux perdus dans le vague, la respiration rapide.

-J'y vais ! se disait il, mais au moment de se retourner, d'affronter le carnage, ses forces le quittaient aussi vite qu'elles lui étaient venues.

Par trois fois, il ne put se décider à aller au combat. Les pupilles dilatées, Hans sentait rouler le long de ses tempes des gouttes de sueur, et sa bouche était si sèche qu'il ne parvenait plus à déglutir.

Soudain, une forte explosion se fit entendre à quelques mètres de sa position. Andrei fut propulsé dans sa direction. Il l'avait échappé belle. Il rejoignit Hans, le coeur battant à tout rompre. Hans ne réagissait toujours pas, absorbé par son propre dilemme. Andrei le considéra un instant, puis s'installa à côté de lui, et sortit une cigarette qu'il se mit à fumer avec beaucoup de plaisir.

-J'ai vu Langue Basse ... Lâcha t'il tout à coup.

"Langue Basse" ... Hans sortit de ses réflexions, et fixa intensément Andrei.

-Quoi ? Comment ça ? Hans voulut s'assurer d'avoir bien entendu.

-Langue Basse j'te dis, il est en ce moment même sur le champ de bataille.

-Putain !

Andrei prit une profonde bouffée et souffla la fumée doucement en direction du ciel rougeoyant.

-Et tu ne sais pas la meilleur ? Il ne fait pas parti des nôtres. Il est dans les rangs ennemis.

Un rictus se dessina sur le visage d'Andrei.

-Tu sais ce que cela signifie hein ?

Hans lui prit la cigarette des mains, et tira dessus. Langue Basse, espèce d'enfoiré, où que j'aille, je suis obligé de croiser ta sale gueule.

-Que ce mec est une raclure de bidet ... En quoi est ce si surprenant ? Inutile de te rappeler ce qu'il nous a fait ...

-Je sais et justement ... Tu ne comprends donc pas ? lui dit Andrei sur le ton de la confidence, On est en guerre et c'est un ennemi. Faut qu'on le descende.

Hans n'avait pas réalisé, mais c'était le contexte idéal pour se faire justice. Langue Basse n'avait jamais été inquiété pour le mal fait à sa soeur. Et là, il avait l'occasion de pouvoir la venger. Puis Hans se perdit de nouveau dans ses réflexions.

-Est ce bien moral d'utiliser la guerre pour régler ses comptes ... ?

Andrei s'étouffa avec sa dernière bouffée, stupéfait par de tels propos.

-T'es sérieux là ?! Cet homme a impunément gâché la vie de ta famille, et tu penses que le refroidir en pleine guerre, alors que je te rappelle, c'est un ennemi, tu dis que ce n'est pas moral ?

De rage, Andrei jeta son mégot au loin. Même si ils étaient amis depuis leur plus tendre enfance, il avait du mal à comprendre Hans et son sens presque sacrificiel de la moralité. Il appliquait à la lettre le commandement de Jésus, "Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi la gauche." Et encore, il serait capable de demander à son agresseur si il ne s'était pas blessé la main.

Une nouvelle explosion obligea les deux hommes à changer de tranchée. Les attaques se faisaient de plus en plus intenses.

Andrei aida Hans à se positionner dans cette nouvelle planque, et en profita pour ajouter :

-Si j'étais à ta place, je ne m'en ferai pas trop pour lui va. C'est un gradé, il n'est pas vraiment en première ligne, et de que j'ai pu apercevoir, le gars est rasé de près. Il doit avoir une tente et tout le confort qui va avec.

Andrei souhaitait faire réagir son ami, ce qu'il obtint. Hans explosa :

-Cet enfoiré est gradé en plus ?! Mais il n'y a vraiment aucune justice sur cette terre !

Andrei renchérit, encouragé par cette réaction soudaine.

-Tu sais Hans, si il y avait bien une justice dans ce bas monde, ça se saurait ...

Un long silence s'installa entre les deux amis, encombré par le vacarme assourdissant des combats tout autour d'eux. Hans se perdit de nouveau dans ses pensées. Andrei avait raison, c'était l'occasion idéale de lui faire payer ses crimes. Et en plus, comme c'était un gradé, il y avait des chances qu'il s'en tire. Pire ! Qu'il soit récompensé ! Non, il ne pourrait pas le supporter. Cet enflure avait déjà été protégé par ses relations et avait donc pu échapper à la justice. Mais là, maintenant, ses relations n'étaient pas là. Il était protégé par quelques troufions sans doute, mais on devrait pouvoir l'atteindre. En plus, Andrei est très bon tireur.

-D'accord, t'as raison, cria Hans comme pour affirmer sa détermination, ce qui fit sursauter Andrei, on va le fumer.

-Tu veux un coup de main ? Lui proposa Andrei, ou tu veux régler ça personnellement.

-Ca va peut être te surprendre, mais que ce soit toi ou moi qui le descende, ça revient au même pour moi.

-Ca me va, il te reste quoi comme munition ? Parce que moi, je suis bientôt à sec.

Hans lui remit la moitié de ses munitions pendant que Andrei lui proposait le plan suivant :

-Langue Basse, je l'ai vu à l'ouest de la zone de combat, au niveau de la treizième unité. Avec lui, j'ai compté cinq ou six soldats, mais méfions nous, il y en a peut être plus. On va donc longer les tranchées à droite et sur le passage, on va essayer d'enrôler d'autres gars pour nous aider. Tu sais ce que les supérieurs nous ont dit : faut viser les gradés en priorité. En coupant la tête, le reste du corps est perdu. C'est une raison suffisante pour embarquer des copains dans l'expedition. Allons y !

Andrei ouvrit la marche et tous deux se faufilèrent dans les tranchées, tels des souris dans un labyrinthe. A peine quelques mètres plus loin, ils recrutèrent un premier gars, puis encore plusieurs mètres après un autre. Au bout d'une demi heure, ils étaient déjà six en tout. C'est alors qu'Hans l'aperçut : Langue Basse. Il était bien là, avec un sourire satisfait de sa personne alors que des hommes mourraient à ses pieds. Hans se remémora cette corde, raide, tendue, au bout de laquelle se balançait lentement le corps de sa jeune soeur, le cou, cette chair tendre, aimée, meurtrie jusqu'au sang, les traits figés par la détresse. Elle n'aurait pas plus de repos dans la mort que dans la vie. Sa soeur, l'innocence même, n'avait en rien mérité d'être la victime de ce monstre.

Alors que de douloureux souvenirs emplissaient la tête et le coeur  de ce pauvre Hans, Andrei expliquait à l'équipe nouvellement constituée la stratégie à adopter.

Au moment où Langue Basse semblait quitter sa position, Hans cria :

-Putain, il se barre !

Il s'élança tête baissée dans le feu des tirs. La soif de vengeance l'avait rendu sourd aux appels de ses compagnons, même à ceux d'Andrei. Il voulait en découdre. La vengeance lui donnait des ailes, il ne craignait plus la mort et cela fit naître en lui un courage dont il ne s'était jamais cru capable. Ce qu'il ne savait pas, c'est qu'Andrei avait réagi vite, positionné les gars et donner l'ordre de couvrir Hans.

Tous les soldats sur le chemin de Hans étaient tués, ce qui lui laissait le champ libre pour atteindre Langue Basse. Malheureusement, ils étaient trop nombreux, et à l'instant où Hans arriva à hauteur de son ennemi, un troufion accroupi près d'un tronc d'arbre calciné le mit en joue, et lui décocha une balle en pleine poitrine. Langue Basse se retourna et vit Hans chanceler et s'écrouler à terre.

Il se mit à rabrouer ses troupes :

-C'est quoi ce bordel ? Comment un ennemi a pu pénétrer nos lignes aussi loin ?!

Le tireur se releva :

-Mon lieutenant, il devait être couvert. Plusieurs de nos hommes viennent de tomber.

-Jm'en fous, aboya Langue Basse, Sécurisez nos lignes tout de suite si vous ne voulez pas crever.

-Bien, mon lieutenant.

D'une main, il fit signe à un groupe de soldats de venir l'aider à renforcer la défense du périmètre.

Hans, face contre terre, râlait, du sang plein la bouche. Langue Basse s'approcha de lui et le retourna sur le dos d'un coup de pied.

-Alors, on voulait me buter ptit salopard ... Oh mais attend voir, jte connais. Tu es le frère de cette catin.

Langue Basse se mit à rire bruyamment sous le regard de Hans qui agonisait. Intérieurement, il se maudissait d'avoir agi sans réfléchir. Oui, parfois il réfléchissait trop et parfois pas assez mais ce n'était jamais au bon moment. Langue Basse mit le pied sur la poitrine de Hans et fit pression lui arrachant un cri de douleur.

-Pauvre merde, siffla t'il, Sache que personne ne s'attaque à Langue Basse sans en payer le prix.

Il sortit alors un pistolet de sa veste et l'observa méthodiquement.

-Tu as de la chance, je ne suis pas aussi cruel qu'on le dit, je vais t'achever et tu pourras rejoindre ta salope de soeur.

Puis, avec un sourire mauvais, il visa la tête de Hans. Ce dernier ferma les yeux et se prépara à mourir ... quand le coup de feu retentit, puis le bruit d'un corps qui tomba lourdement à côté de lui.

Hans ouvrit les yeux et vit Langue Basse allongé à sa droite, une balle logée dans la tête en plein milieu du front. Un tir parfait certainement signé Andrei ... Le cadavre avait les yeux grand ouverts, son sourire narquois figé.

-Bon dieu, Andrei ... Andrei ! Souffla Hans.

Son compagnon arriva en courant à ses cotés, accompagnés de deux autres soldats qui se postèrent à des directions opposées pour surveiller les alentours.

-Merde Hans, pourquoi t'as foncé comme ça, on avait un plan !

Revoir le visage ami d'Andrei lui apporta un grand réconfort. Ses lèvres pâles dessinèrent un faible sourire.

-La blessure est grave, il a de grandes chances d'y rester, fit remarquer Alto, l'un des deux soldats.

Andrei souleva Hans par le bras, et le prit sur ses épaules. Hans continuait de râler de douleur, et tentait de raisonner son ami.

-Andrei, t'as pas entendu ? Je vais mourir. Laisse moi ici et sauvez votre peau. Tu as tué Langue Basse, c'est tout ce que je voulais et je ...

-Ta gueule, cria Andrei, T'as aussi une chance de survivre. On va te ramener au premier poste de soin. Allez les gars, on bouge, et vite. Des renforts ennemis ne vont pas tarder.

Sur les ordres d'Andrei, la troupe se replia.

Une fois leurs lignes regagnées, Andrei regarda autour de lui en quête d'une unité médicale mobile ou bien un hôpital de campagne ... en vain.

Hans se mit alors à suffoquer et supplia Andrei de le poser à terre. Résigné, Andrei obtempéra. La tête sur les genoux de son ami, Hans avait de plus en plus de mal à articuler et à y voir clair.

-Andrei, dis à mes parents que Langue Basse a payé pour ce qu'il a fait à Betti...

Andrei acquiesça, les yeux mouillés de larmes.

-... Et que j'y ai participé de ma propre volonté.

-Comment ça, tu as participé ? C'est grâce à toi qu'on l'a eu. Tu as détourné son attention et c'est pour ça que j'ai pu l'avoir du premier coup. C'est toi qui a vengé ta soeur, lui dit Andrei d'une voix secouée par l'émotion.

Hans sourit de nouveau, ferma les yeux et s'éteignit paisiblement.

Cette lumière, cette clarté, murmura Hans. Il se leva et regarda autour de lui. Il se trouvait sur le champs de bataille mais il était devenu une sorte de halo lumineux. Hans regarda à ses pieds et vit son corps pleuré par son ami Andrei. C'est alors qu'il se rendit compte qu'il n'avait plus de consistance. Il s'était transformé en une sorte de mannequin de lumière, dénué de trait, de contour, de relief. Au loin, il aperçut le corps de Langue Basse, où il vit aussi un pantin de lumière tout à côté. Même si il n'avait aucun moyen de voir qui était ce pantin, il savait que c'était lui, Langue Basse. Il parvenait même à ressentir ses émotions, un mélange d'amertume vive et de déception. Puis cette sensation s'estompa à mesure que Langue Basse commençait à se disperser. Il partait en poussières de lumière, tout comme de la cendre dans un coup de vent. Toutes ces paillettes de lumières s'évanouirent sans laisser de trace. Hans regarda de nouveau tout autour lui  et remarqua de nombreux autres pantins de lumière, tous le regard vissé une toute dernière fois sur leur enveloppe charnelle.

Hans, lui, ne se souciait pas de sa dépouille, mais de son ami brisé de douleur. Il le regarda avec tendresse, cet ami qui fut à ses côté jusqu'à la fin.

Andrei releva tout à coup la tête et plongea son regard dans le visage de lumière de Hans. Il n'avait aucun moyen de le savoir et pourtant il savait que Hans le regardait. Le visage meurtri par les pleurs, Andrei lui sourit en retour :

-Adieu mon ami, mon frère ...

Et Hans à son retour partit en poussières d'étoiles, dans la paix du néant.