Le temps maussade reflétait l'humeur de Ada. Un gros contrat venait de lui échapper de peu alors qu'elle en avait pourtant bien besoin. Elle avait des dettes et si il y a bien une chose qu'elle ne supportait pas, c'était bien devoir de l'argent. Deux mois sans opportunité aucune, et cette affaire qui est arrivée de nulle part lui parut être la sortie du tunnel de son inactivité. D'un pas assuré et rapide, Ada remontait une petite avenue avant de prendre une rue discrète sur la gauche. D'un coup d'oeil, la jeune femme vérifia ses arrières, simple réflexe. Elle poursuivait son chemin jusqu'à un petit établissement à la devanture beige foncé, sculptée avec harmonie dans du bois massif. Sur la porte, un écriteau 'propriété privée' était suspendu de l'intérieur. Malgré cela, Ada entra avec assurance. La pièce sombre et vide de tout mobilier n'avait rien d'accueillant. La poussière s'était accumulée entre les lattes du parquet et aux coins des deux petites fenêtres qui donnaient sur la rue.

Elle retira sa veste noire et la jeta à terre, et se prit le visage dans ses mains avant rejeter sa longue chevelure brune en arrière.  

- Sale connard ... murmura t elle avant de s'allonger sur le sol, sans prêter attention aux moutons de poussière qui valsaient autour d'elle.

Ada repensait à cette rencontre qui lui avait gâché la journée. Alors qu'elle avait entamé une discussion plutôt engageante avec sa cliente, un homme venu d'on ne sait où dans le café où elles étaient assises. Elle venait de conclure sur le prix de la prestation et les modalités de versement. La cliente, une femme d'âge mûr, plutôt belle, habillée très simplement d'un pull noir et d'un jean bleu foncé moulant, lui semblait pressée d'en  venir au fait. Les lunettes de soleil & les cheveux attachés en une natte qui lui pendait dans le dos laissaient deviner que celle ci ne voulait pas être reconnue, mais cela n'avait pas perturbé Ada qui avait l'habitude de ce genre d'accoutrement avec sa clientèle. Qui, en effet, souhaite faire savoir à son entourage ou à d'autres, qu'il ou elle embauche une détective privée spécialisée dans les affaires de moeurs. Alors qu'elle s'apprêtait à lui parler de son mari et de ses habitudes, ce que Ada lui avait demandé, un homme vint à leur table.

Ada fut tout de suite frappée par son regard, noir et pénétrant, même si l'homme ne prêtait aucune attention à elle. De taille moyenne mais plutôt massif, il semblait bien connaître la cliente car ses premiers mots furent pour elle :

-Selma, qu'est ce que tu fais ? Tu ne peux pas me demander de l'aide au lieu d'en demander à ce genre de fouille-merde ?

Alors qu'Ada était sur le point de répliquer, Selma se leva de sa chaise et tint tête à l'étranger.

-Parce que tu me fais suivre maintenant ? Tu m'espionnes ? C'est ton père qui ferait mieux de bénéficier de ce surcroît d'attention vois tu !

Malgré la tension évidente entre eux deux, ils n'élevèrent pas une seule fois la voix. Ils ne souhaitaient clairement pas attirer l'attention sur eux. Quelques regards curieux se posèrent furtivement sur eux, s'interrogeant sur ces trois personnes debout, mais sans y prendre grand intérêt.

-Ce n'est pas ce que tu crois voyons ...

-Tu es au courant ? Et tu ne m'as rien dit ?

La voix de Selma se mit à trembler sur le coup de la colère. Elle se retourna vers Ada, le visage légèrement rougi par l'émotion.

-Madame, je vais devoir annuler notre rendez-vous. Vous m'en voyez navrée mais la situation a changé. Je vous rappellerai.

Selma prit son sac à main posé sur la table et ne permit pas à la jeune femme de répondre, se dirigeant rapidement vers la sortie. L'étranger ne quitta pas sa position. Il se prit le front avec la main & se retourna vers Ada en la toisant de haut en bas puis de bas en haut.

-Je vous interdis de contacter cette femme ou bien de la laisser vous contacter, sinon vous aurez affaire à moi.

-Vous me menacez ? répliqua t elle

Le mot "menace" fit pâlir l'homme. Il se rendit compte de ce qu'il avait dit et montrait des signes de regrets.

-Non, bien sûr que non, mais écoutez, cette situation n'est pas simple et j'aimerais la régler en famille. Ne le prenez pas mal.

-Quelle chance vous avez, je ne suis pas une fouille-merde susceptible ...

Ada vit esquisser sur le visage de l'étranger un léger sourire, mais très vite il redevint sérieux lui proposant de la dédommager.

-Non merci, gardez votre argent. C'est avec votre amie que j'avais rendez vous, pas vous.

Alors qu'elle rangeait carnet de note, stylo et dictaphone dans son sac, l'homme remarqua les deux tasses de café entamées sur la table.

-Je peux au moins régler vos consommations, c'est la moindre des choses, dit il en se dirigeant vers le comptoir mais il s'arrêta dans son élan quand il entendit Ada lui dire que c'était déjà réglé.

Sans se retourner, Ada sortit, plus déçue que furieuse de voir une affaire tant espérée tombée à l'eau. Il lui fallait absolument trouver un moyen de rentrer dans ses frais, et même si cette cliente la recontacterait, elle ne donnerait pas suite. Ce n'était pas le moment de se créer des embêtements. Les pensées plongées dans ces problèmes financiers, elle n'entendit pas l'homme l'interpeller, et s'engouffra dans la première bouche de métro qu'elle rencontra.

Le moral au plus bas, elle prit le chemin de ce qui lui servait de bureau. Une pièce d'une trentaine de mètre carré, au rez-de-chaussée d'un immeuble parisien dans un quartier populaire. Ses parents en avaient hérité d'un cousin lointain et en avait fait cadeau à leur fille. Mais faute d'argent, elle n'avait pas pu l'aménager pour le moment.

Elle resta un quart d'heure étendue sur son parquet, réalisant tout un coup qu'elle avait oublié de verrouiller la porte avant de partir ce matin. Elle se releva pour consulter son téléphone. Aucun appel, rien du tout, pas de client. Désabusée, elle se rallongea et décida de faire une petite sieste avant de repartir en guerre. La fatigue et le stress accumulés l'entraîna dans un sommeil profond. Ada se revit dans son open space, s'occupant de gérer des dossiers sur des opérations marketing. Plusieurs de ses anciens collègues firent leur apparition dans son rêve, lui souhaitant bon retour parmi eux. Elle voulut leur répondre mais ils la coupèrent lui demandant pourquoi elle ratait tout ce qu'elle entreprenait et si tous ces échecs n'étaient pas difficile à vivre ...