L'UNESCO publie en 1952 une brochure consacrée au racisme, & c'est dans ce contexte que Lévi-Strauss écrira "Race & histoire". Il y critique l'ouvrage de Arthur de Gobineau (1816 - 1882) "Essai sur l'inégalité des races humaines" dont le titre parle de lui-même. Dans son oeuvre, Lévi-Strauss va décortiquer la notion de culture & de progrès pour en montrer tout l'aspect subjectif qui en découle, menant à des préjugés graves de conséquences.

1/ Qu'est ce que le progrès ?

Le Larousse le définit comme un mouvement vers l'avant,  or déjà dans cette définition, Lévi-Strauss souligne le fait qu’on retienne l’idée même d'une seule direction, d'une seule action. Dans son œuvre, il tend à nous montrer la nature protéiforme du progrès. En effet, le progrès n’est pas aussi linéaire que l’on souhaiterait bien le croire : il ne s'agit pas d'une évolution dans un sens unique, mais résulte au contraire d’une coexistence de diverses "orientations prises" donnant lieu à une multiplicités de découvertes & d’inventions.  

Parfois, ces découvertes, ces inventions se "cumulent" pour donner lieu à une découverte majeure, c'est à dire un progrès suffisamment important pour engendrer un changement significatif dans notre rapport avec la nature.

2/ Qu’est ce qu' une civilisation avancée ?

Nous avons tenté d'affiner la définition de progrès. En revanche, qu'est ce qui fait que nous pouvons reconnaître une découverte comme telle. Lévi-Strauss nous explique que ce sont nos valeurs, nos intérêts inhérents à notre culture qui nous sert de référence pour élire une découverte au rang de progrès valable, & donc de qualifier une culture d'avancée ou bien de barbare. Chaque culture, chaque civilisation s'est construite avec des intérêts et valeurs qui lui sont propres. Il en découle naturellement  une sélection arbitraire des découvertes. Cette sélection peut se faire au sein même de cette culture ou auprès d'autres cultures. Lévi-Strauss prend dans son ouvrage l'exemple de l'Amérique. Les européens ont approprié certaines découvertes seulement, comme la culture de la pomme de terre, le caoutchouc, le tabac, la coca (utilisée pour l’anesthésie), & en ont ignoré d'autres.

Si nous nous concentrons un instant sur, ce qu'on peut appeler au sens large la civilisation occidentale, quel serait son centre d'intérêt ?  

La préoccupation principale de notre civilisation jusqu’à ce jour tourne en grande partie autour de la mécanisation du travail humain. Nous nous concentrons donc autour des sources d'énergie, à savoir ce qui alimente ces machines. Ce qui signifie que les cultures qui ne partagent pas avec nous cet intérêt nous apparaissent arriérées, "barbares" (terme provenant du grec barbaros signifiant "étranger"). Plusieurs exemples sont cités, mais parmi ceux là, le plus intéressant m'a semblé le suivant : la Polynésie a depuis des siècles travaillé les cultures hors sol. Or c'est seulement à l'époque de l'écriture de cet ouvrage (1955) que les occidentaux commencent à s'y intéresser.

Lévi-Strauss l’admet volontiers, il est difficile d'enlever les oeillères de notre propre ethnocentrisme. Et pourtant … prendre d’autres perspectives nous ferait du bien.

L’idéal de la civilisation occidentale devient la norme jusqu'à nos jours où des pays que l'on qualifie "en voie de développement" font tout pour s'approprier ces intérêts afin de pouvoir être considérés sur le plan mondial & attirer les investissements étrangers (tel un syndrome de Stockholm sévère). Lévi-Strauss parle d'une «universalisation de la civilisation occidentale», qui s'est imposé en grande majorité par la force du temps des colonisations & des conquêtes, et se poursuit encore aujourd'hui.

Pourtant, les bases de notre mode de vie "à l'occidental" repose sur un héritage bien plus ancien dont il nous est difficile d'en connaître la paternité. En effet, les découvertes du néolithique (l'âge de la pierre polie entre 6 000 & 3 000 av JC) nous ont apporté l'agriculture, l'élevage, la poterie entre autre & que nous ne faisons que parfaire depuis.

3/ Le hasard des découvertes ?

La doxa scientifique s’accorde sur le fait que les premières découvertes seraient le fruit du hasard. Lévi-Strauss nous donne ainsi l’exemple de la poterie dont on aurait découvert l'art en laissant un morceau d'argile trop près près d'un foyer. En réalité, ces découvertes majeures sont le résultat d’un cheminement d'essaies & de réflexions bien plus complexe. Ainsi, il approfondie l'exemple de la poterie. Pour réaliser une poterie, beaucoup de paramètres doivent être compris & maîtrisés :

  • Il faut utiliser la bonne argile
  • Connaître des techniques de modelage sur une matière qui se délite
  • Savoir le cuire de la bonne façon

Bref, le hasard peut difficilement avoir donner lieu à la découverte de la poterie ...

Lévi-Strauss poursuit son raisonnement en prenant cette fois-ci l’exemple du travail de la pierre taillée : au cours du paléolithique, les chercheurs pensaient que nous étions passé d’une industrie lithique à éclat à une industrie lithique à lame progressivement, ce qui illustre d'ailleurs les différentes étapes du paléolithique au sens historique. Or, suite à un certain nombre de fouilles, on s'est aperçu que ces techniques ont cohabitées entre elles dans le temps.

Mais alors, qu’est ce qui fait qu’une découverte majeure se fasse à tel moment et à tel endroit ?

Pour y répondre, Lévi-Strauss fait appel aux probabilités. Il prend l’exemple d’un jeu dont le but est de faire sortir une suite de nombres prédéterminés. Chaque joueur représente une culture, & cette suite de nombres une découverte. Si autour de la table, il n’y a qu’un joueur, la probabilité de sortir ces nombres pourra se faire mais prendra beaucoup plus de temps que si nous sommes plusieurs à jouer. Si nous sommes plusieurs, cela se fera plus rapidement. Le progrès est facilité  par la «coalition» de plusieurs cultures. A noter qu'ici, nous parlons d’un progrès technique qui a nécessité une cumulation de découvertes, et non d'une découverte ponctuelle comme le tabac par exemple.

Et c'est en se référant à l'échelle temporelle que cela devient le plus évident. Si l'on considère que l'humanité est apparue aux alentours de 3 millions d'années av JC (avec les australopithèques), alors l'agriculture correspond à 2% de cette histoire, la métallurgie à 0.7%, l'alphabet à 0.35%, la physique galiléenne à 0.035% & le darwinisme à 0.009% (Lévi-Strauss a ici cité l'oeuvre de Leslie WHITE "The science of culture").

Le rythme des découvertes s'accélère à mesure que les cultures se rencontrent.

Prenons l’exemple de l’Europe du début de la Renaissance : nous pouvons y constater une convergence de diverses cultures à cette époque (je cite « traditions grecques, romaine, germanique & anglo-saxonne ; les influences arabe et chinoise »). A contrario, l’Amérique n’a pas bénéficié au même moment de ce foisonnement de rencontres. Le progrès ne serait donc pas intrinsèquement lié à des prédispositions génétiques mais à une conduite, « une manière d’être ». L’ouverture à autrui (voulue ou non) permet ces découvertes.

Ainsi, la diversité des cultures favorise l’émergence du développement de ces dernières. En revanche, il est intéressant de noter que cette "mise en commun" entraîne obligatoirement une homogénéisation des ressources de ces cultures. Les aspérités, les originalités de ces diverses cultures se lissent après leur rencontre. Ce qui veut dire que la condition de l’émergence du progrès contient en son sein son propre ralentissement.

Pour faire face à cela, Lévi-Strauss propose 3 solutions :

  • Chaque culture doit tenter de préserver son originalité, ses «écarts différentiels» en étant constituée elle-même de divers groupes socio-économiques, religieux etc. Ici, l’exemple donné est celui du capitalisme qui a engendré la création de nouvelles classes sociales.
  • L’introduction de nouvelles cultures dans le « jeu » du progrès. L’exemple rappelé ici est l’expansion colonialisme du XIX° siècle. En effet, la révolution industrielle n’aurait pas été aussi importante sans tout cet afflux de ressources quelles qu’elles soient
  • La diversification par le régime politique

4/ Conclusion

Lévi-Strauss tend à démontrer que le terreau de notre ingéniosité en tant qu’humain réside dans la diversité même de nos cultures, cette diversité que malheureusement nous tendons à renier, dénigrer, effacer en réaction à la peur de l'autre entretenue par certains médias & politiques. Alors que nous méprisons l'autre pour sa différence, c'est au contraire cela que nous devrions louer & préserver.

Une oeuvre plus que jamais d’actualité … C’est un texte court (80 pages) & simple à comprendre. Lévi-Strauss se montre très pédagogue dans sa démonstration en prenant beaucoup d’exemples pour illustrer son approche. Il y a parfois un manque de sources sur certains points, mais c'est une thèse je pense importante à connaître.

" Le barbare c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie"

Sources :

Race & histoire, de C. Lévi-Strauss 1987

Article wikipédia Race & histoire