Dans les rues de Kristiana (anciennement Oslo), un homme erre, le visage émacié, les vêtements froissés & à la propreté douteuse. Il déambule, interpelle certains passants avec des propos insensés, ou encore maudit le ciel.

Andreas Tangen est un écrivain qui peine à vivre de sa profession. Les quelques argents qu’il parvient à gagner quand un de ses écrits trouve enfin grâce aux yeux d’un éditeur, sont, oserais-je le dire, rapidement mangés, et la pauvreté revient encore, et encore. Elle lui colle à la peau sans jamais donner le moindre répit à sa proie. Mais le pire dans toute cette affaire, c’est cette faim qui le tenaille, lui brûle les entrailles, et parfois même le pousse à quémander des piécettes pour passer la journée, lui survivre. Cependant, cet argent obtenu par la mendicité a un prix, celui de la honte qui s’empare de l’âme de notre pauvre diable. Oui, cette honte qui lui tord littéralement l’estomac au point qu’il ne puisse plus rien avaler sans le vomir l’instant d’après. Le corps, réceptacle de l’âme, vomit cette honte. Et à mesure que son état physique se dégrade, c’est le mental qui le suit de près.

Il continue alors à avoir faim, faim à en crever. Il tente de se servir de cet état de souffrance pour nourrir sa créativité. Car la faim le tourmente cruellement. Hallucinations & mythomanie apportent un peu de chair à ses écrits. Encore faudrait-il qu’il puisse écrire quelque part.

Sur un banc ? Non, un gendarme lui demande de s’en aller. Une chambre ? La logeuse le met à la porte faute de loyer payé. La forêt ? Trop humide. Il ne sait pas où se mettre, et se retrouve encombré de sa propre personne. Alors, que faire ? S’inventer des connaissances, des courses, une routine, & tenter de s’insérer dans cette société où les apparences font loi. Ainsi, faire face à la réalité, c’est déjà un pas dans la tombe. Ne plus faire semblant, c’est déjà ne plus être.

Il fait pourtant une rencontre, une jeune femme qui lui donne un peu d’espoir. Tel un Martin Eden qui fait tout pour percer dans l’écriture afin de gagner le cœur de la belle Ruth, Andreas tente lui de gagner son « Ulayali » en sauvant les apparences. Mais, il s’apercevra vite que son honnêteté concernant sa situation le desservira. Tout comme Ruth, Ulayali n'était qu'un fantasme.  

Et c’est alors qu’une phrase d’André Gide dans la préface de cette œuvre résonne en moi :

« C’est moins un héros de roman qu’un cas de clinique. Vais-je oser dire que ceci me gêne un peu : que cet homme, dès le début, ne soit pas normal ? »

La faim pourrait-elle agir comme un catalyseur sur un homme dont l’état est déjà fragile ? Il est vrai que certains symptômes sont déjà visibles chez Andreas avant que la faim ne s’empare complètement de lui. Cette fierté maladive à cacher sa situation, à refuser la moindre aide, à racheter dans l’urgence la moindre aumône, sont ce là des symptômes ? Ou bien le signe d’une pression exercée par la société sur nos corps et nos esprits. Je m’interroge …

Ce roman semble traverser les décennies. Rappelons le développement du mobilier urbains (plus chic que d’appeler cela le mobilier anti-SDF) pour faire fuir des centres villes embourgeoisés cette pauvreté dérangeante.

Le « cas de clinique » exposé par Knut Hamsun est prenant. On s’enferme avec le narrateur dans cette folie sans fin, et dont les méandres psychiques sont décrits avec beaucoup de justesse et de précision.

En cela, nous pourrions faire un rapprochement avec l’œuvre de Dostoïevski.

Ci-dessous, deux passages, l’un de Faim, l’autre de Crime & châtiment. Tous deux relatent un instant où le mental pour se sauver de la folie « s’ancre » sur un détail insignifiant de leur environnement, un détail sur un mur. Il s’en suit une analyse méthodique, presque scientifique pour échapper à un réel décevant.

« Le petit trou au mur, près de mon lit, m’occupa beaucoup : un trou de clou, j’imagine, une marque dans le mur. Je le palpai, soufflai dedans, essayai de deviner sa profondeur. Ce n’était pas un trou innocent, pas du tout. C’était un trou fort compliqué et mystérieux dont il fallait que je me méfie. Et possédé de la pensée de ce trou, complètement hors de moi, de curiosité et de crainte, il fallut pour finir que je me lève et mette la main sur mon demi-canif afin de mesurer la profondeur de ce trou et m’assurer qu’il ne donnait pas sur la cellule voisine. »

Faim, 2e partie, Knut Hamsun

« Raskolnikov se retourna vers le mur où il choisit sur le papier jaune, tout sale, semé de petites fleurs blanches, une de celles-ci, difforme, avec des petites raies brunes, et il se mit à l’examiner. Il compta le nombre de pétales, les dentelures, les petits traits bruns. Il sentait que ses membres s’étaient engourdis, mais il n’essayait même pas de bouger et regardait fixement la fleur. »

Crime et châtiment, 2e partie, chapitre 4, Fiodor Dostoïevski

Faim est un roman qui montre, sans pudeur, les ravages de la pauvreté sur les corps et les esprits, mais aussi la violence d’une société qui broie les individus sans état d’âme. Une réalité toujours d’actualité, presque un siècle plus tard.

Pour clôturer cette chronique, voici un petit extrait :

"Je me retirai, malade de faim et brûlant de honte. Je m'étais transformé en chien pour avoir le plus minable des os et je ne l'avais pas eu ! Non, maintenant, il fallait en finir ! Les choses étaient allées trop loin pour moi. Je m'étais maintenu à flot pendant tant d'années, j'étais resté droit en de rudes moments et maintenant, j'avais soudain sombré dans une mendicité brutale. Cette seule journée avait dégradé toute ma pensée, avait éclaboussé d'indécence mon âme. Je n'avais pas eu honte de me rendre émouvant et d'aller pleurer dans les moindres échoppes. Et à quoi cela avait-il servi ? Est ce que, peut être, je ne me trouvais toujours pas sans un bout de pain à me mettre sous la dent ? Tout ce que j'avais réussi, c'était à m'écoeurer de moi même. Oui, oui, maintenant, il fallait en finir !"

p84, 2e partie, Faim