Voilà un titre qui interpelle, et même qui effraie aussi peut-être.

Pourtant, une fois que l'on a lu l'oeuvre de Pa Kin, ce titre est porteur d'espoir. Comme l'écrivain le mentionne lui-même dans son A propos de Destruction 20 mars 1958 :

Destruction célèbre l’abnégation des révolutionnaires qui se sacrifient courageusement pour leur idéal.

L'histoire se déroule dans le Shanghai des années 20, dans un contexte où le Parti Communiste vient de naître (fondé en 1921) et cherche ses marques, tandis que les seigneurs de guerre profitent du manque d'autorité de la toute jeune république de Chine pour imposer leur propre volonté.

Du Daxin, notre héros est un jeune homme qui vient de vivre coup sur coup deux tragédies familiales. Tout d'abord sa cousine qu'il aimait profondément voit sa main accordée à un autre homme que lui. Puis sa mère décède de maladie peu de temps après qu'il l'ait quittée pour poursuivre ses études à Shanghai.

Dénué d'espoir et d'argent, il décidera finalement d'abandonner l'université pour se consacrer pleinement à l'action révolutionnaire.

Dans de terribles circonstances, il fera aussi la rencontre de Li Leng, un jeune étudiant aisé. Et de cette rencontre naitra une amitié improbable malgré les incompréhensions mutuelles. En effet, face à la misère toujours plus présente, Du Daxin réclame une révolution sans concession, alors que Li Leng et sa jeune soeur Li Jingshu voient les choses différemment, et affirment que tout changement de société devrait se faire dans l'amour de son prochain. Du Daxin leur rétorquera qu'il est bien facile de parler d'amour quand on dort au chaud et que l'on ne souffre pas de la faim. Lui-même désargenté et vivant dans un immeuble avec d'autres personnes de sa condition, il est quotidiennement le spectateur de nombreuses injustices que Li Leng et sa soeur ne peuvent soupçonner, bien à l'abri dans leur belle propriété.

Voici un court passage de son journal intime dans lequel il explique très bien les raisons de sa rage (p 115 - 116) :

Je suis incapable d’aimer. Je ne connais que la haine. Je hais tous les hommes et je me hais moi-même. Garchine a dit : « Les loups ne se mangent pas entre eux mais l’homme, lui, dévore avec délectation son prochain. »  C’est vrai. Chaque jour, je n’assiste qu’à des scènes de ce genre. L’homme est il capable d’aimer son prochain ? Pourquoi, dans un même monde, d’un côté la lumière et la chaleur, de l’autre l’obscurité et le froid ? Tandis que les uns s’amusent au chaud, les autres meurent de froid, et nous restons là indifférents. Nous faisons de belles promesses aux hommes pour demain, mais qu’offrons nous à ceux qui sont sur le point de mourir de faim ou de froid ? L’avenir ? Tout espoir d’avenir s’est évanoui pour ces morts-vivants . Le « rêve » ? Un « rêve » peut il satisfaire ces hommes transis de faim et de froid ? Nous pouvons toujours consoler l’humanité avec de beaux rêves  , les gens n’ent continuent pas moins de mourir de faim et de froid, et de périr écrasés par leurs semblables. Pour ces gens-là de quel poids pèsent nos paroles ? Ils mourront la mémoire chargée de haine. Je veux être leur vengeur.  J’ai peur de la mort, mais la force de la haine l’emporte sur cette crainte. Puisque je ne peux pas vivre pour l’amour, je suis prêt à mourir pour la haine. Ma haine ne s’éteindra qu’avec ma mort.

Le sentiment d'impuissance face à tant de malheurs alimente la haine dans le coeur de Du Daxin qui ne rêve que d'une seule chose, venger les opprimés, quitte à le payer de sa vie.  Mais alors qu'il s'y attendait le moins, il goûte de nouveau à l'amour. S'ensuit un déchirement dans sa chair, et un choix cornélien s'impose à lui.

Doit-il ou non renoncer à sa cause pour ce bonheur individuel ?

Et c'est là toute la force de cette oeuvre qui interroge l'engagement pour un idéal qui dépasse l'individu. Que lui faut-il sacrifier sachant que rien ne garantit une quelconque réussite ?

Cette histoire comporte une autre interrogation sous-jacente, celle de Zhang Weiqun le compagnon de Du Daxin qui lui demande inlassablement :

Mais enfin, quand cette révolution arrivera t elle ?

Quand la misère est trop grande et les ventres bien vides, cette révolution est tout ce que peuvent espérer les plus démunis, telle une faible lumière dans un monde nimbé de ténèbres. Mais comment changer le monde et le rendre plus juste dans la douceur alors que les plus riches trichent sans cesse et ne s'embarrassent pas de bons sentiments quand il s'agit de se faire de l'argent.

A travers l'histoire de Du Daxin, Pa Kin dépeint un portrait peu flatteur de ce que l'homme est capable de faire à autrui pour toujours plus de profit (extrait p 102 - 106) :

Un jour, un poulet disparut. Le soir, il manquait à l’appel. Or au dîner on servit à table, en plus de l’ordinaire, un mets de choix. Peu de temps auparavant, comme nous allions avoir des invités à la maison, j’avais vu le cuisinier attraper un gros poulet aux plumes multicolores que j’adorais. C’était mon préféré. Comme il était le plus gros de la troupe et qu’il avait des plumes vertes parsemées de taches blanches, je l’appelais « gros bigarré ». J’aurais tellement voulu le sauver que je pleurai toutes les larmes de mon corps. Mais ma mère se moqua de moi en me traitant de benêt. On tua « gros bigarré ». Ce soir là, à table, j’étais triste en pensant à lui. Et je ne plongeai pas mes baguettes dans le bol contenant le plat préparé avec sa chair.  Comprenant que l’amour des hommes ne s’étend pas aux animaux, je perdis le goût de jouer avec les poulets. Mon rêve d’enfant avait été brisé. Bien qu’au moment de tuer la victime la servante, Madame Yuan, eût récité dans la cuisine je ne sais quelles « incantations de retour à la vie » —— déclarant qu’après sa mort le poulet se réincarnerait en homme —— , chaque fois que je voyais ses congénères s’ébattre je songeais au poulet égorgé qu’on avait cuisiné et servi à table. Mon coeur d’enfant, alors, se serrait. Sans doute était ce le destin normal d’un poulet que de terminer dans la bouche des hommes. Et les vieilles femmes qui récitaient  des « incantations de retour à la vie » pour les poulets sacrifiés n’auraient pas contesté cette loi. Mais pour ma part je n’avais plus du tout envie de jouer avec ces créatures qui ne vivent que pour servir de pâture à l’homme. Je n’en persistais pas moins à admettre que l’homme est capable d’aimer son prochain. Trois ans plus tard, cependant, la famine s’abattit sur le district. Les riches engrangèrent le blé. Quant aux pauvres, après avoir mangé de l’herbe, de l’écorce et de la terre, ils finirent par manger de la chair humaine. Perdre son enfant ou le vendre était monnaie courante. Car si les hommes répugnent tout de même à manger la chair de leur chair, ils n’ont pas les mêmes scrupules avec les enfants des autres.  Dans notre yamen, on préparait tous les jours plus de dix grandes marmites de bouillie claire qu’on distribuait ensuite aux pauvres. J’ai vu chaque matin ces cadavres vivants, enroulés dans des hardes —— les adultes soutenant les vieillards et les enfants —— , qui affluaient avec leur bol ou leur gamelle ébréchée en se bousculant à qui mieux mieux. Chacun recevait en principe deux louches. De huit heures du matin jusqu’à l’après midi, on voyait défiler quotidiennement mille à deux mille personnes. Il ne restait même pas une louche pour les retardataires.  A quoi servait cette soupe populaire ? Maintenant que j’y repense, à rien d’autre qu’à prolonger leur souffrance : ils mourraient quand même de faim, mais plus lentement. A l’extérieur de la ville, en bordure des champs, on avait creusé de grandes fosses où l’on jetait les cadavres des gens morts de faim, entassés comme un grouillement d’asticots. Vous trouverez sans doute cela cruel ? Eh bien, il y eut des gens à l’époque qui profitèrent de l’occasion pour stocker du riz, le revendre au prix fort et se remplir les poches ! Moi, je n’ai jamais connu la faim et ne sais donc pas ce que c’est. Cela n’empêche pas d’avoir quelque idée sur la chose. Autrefois, je m’amusais à capturer des sauterelles dans l’herbe, que j’enfermais dans des bocaux. Les sauterelles se nourrissent de fleurs et d’herbe et quand elles sont rassasiées elles chantent. Comme il m’arrivait d’oublier de leur donner à manger, elles se dévoraient entre elles. Un jour, il n’en resta plus qu’une et cette sauterelle qui avait vaincu toutes les autres se dévora elle-même, en commençant par les pattes arrières. Je frémis de la voir manger sa propre chair. Dès lors, je cessai de chasser ces insectes. Cette expérience m’avait fait toucher du doigt l’horreur de la faim. J’étais persuadé que ces gens affamés avaient dû mordre dans leur propre chair avant d’expirer.  A dater de ce jour, je compris que cette prétendue fraternité n’est qu’une baliverne. Moi même j’étais devenu incapable d’aimer mon prochain. Certes, je raisonnais simplement, en enfant que j’étais. Mais je ne pouvais pas aimer ces hommes qui mangeaient de l’herbe, de l’écorce, de la terre, des enfants, qui se dévoraient eux même pour finir dans la fosse comme des asticots. Il m’était impossible d’aimer ceux qui assistaient sans s’émouvoir à de telles tragédies et continuaient à vivre dans l’opulence. Et il m’était encore plus impossible d’aimer ceux qui profitaient de l’occasion pour s’enrichir.  

Ce mépris d'autrui pour un gain personnel est omniprésent dans notre société, et c'est cela que souhaite combattre Du Daxin, cet homme plein de haine mais tout simplement parce qu'il dispose d'un grand coeur ( 大心 : grand coeur en chinois littéralement) :

(…) Tant que les hommes se spolieront, s’exploiteront, se dévoreront, se piétineront, se battront et s’entretueront, je n’aimerai personne et je ne prêcherai pas l’amour entre les hommes. Tous ceux qui ont bâti leur bonheur sur la souffrance d’autrui doivent être anéantis. J’en fais le serment, j’en fais le serment de toute mon âme, cette race de gens doit disparaître. Leur disparition est la condition première pour que les autres puissent s’aimer et l’amour ne soit pas un vain mot comme aujourd’hui.

Destruction, c'est le premier roman de Pa Kin qui pourtant ne se destinait pas à l'écriture, et dont le manuscrit sera publié sans qu'il le veuille. Mais déjà y résonne toute la fascination que l'écrivain porte pour le mouvement anarchiste notamment avec la lecture de Kropotkine qu'il fait adolescent et qu'il traduira par la suite.

Et seconde "anomalie", Pa Kin vient d'un milieu bourgeois qui ne le destinait pas non plus à avoir une quelconque affinité avec le courant anarchiste.

Mentionné dans la première préface de cette oeuvre, Pa Kin nous parle également de sa relation épistolaire avec Bartolomeo Vanzetti, anarchiste d'origine italienne condamné à mort aux Etats Unis pour un crime qu'il n'a pas commis. Du temps de Pa Kin, "l'affaire Sacco et Vanzetti" fit grand bruit et de nombreux soutiens s'élevèrent à travers le monde pour sauver les deux hommes de la peine capitale. Malgré cette vague de soutien et même les aveux du véritable coupable, Sacco et Vanzetti seront exécutés dans un contexte où "la peur rouge" s'est emparée de manière viscérale des américains.

Bien qu'il ait été sur le point de perdre injustement la vie, Vanzetti a pardonné à ses bourreaux. Cette capacité à faire preuve d'amour dans un environnement où tout aurait justifié la haine & la colère a marqué notre écrivain.

Citation de la préface de 1928 au sujet de Bartolomeo Vanzetti:

J’avais un « maître ». Il m’a enseigné l’amour et le pardon. Mais, à cause de la haine qui règne  entre les hommes, lui, un innocent, a été exécuté sur la chaise électrique, à la prison de Charlestown de Boston. Jusque sur la chaise électrique, il a continué de dire qu’il pardonnait à ceux qui le faisaient mourir. Je ne l’ai jamais vu et pourtant, je l’aimais et il m’aimait.

Car la destruction, c'est en fait un don de soi. C'est de cela dont Pa Kin nous parle dans son oeuvre, et c'est, à mon sens, ce qu'il admire chez les révolutionnaires.

Extrait de "A propos de Destruction 20 mars 1958" :  

Or dans ce roman que voulais je exprimer principalement ? Bien sûr, je me suis attaqué de toutes mes forces à tous les vieux systèmes iniques. Je n’espérais qu’une chose, que la révolution vienne le plus vite possible.  L’appel retentissant qui traverse tout le livre se résume à cette phrase : « Tous ceux qui ont bâti leur bonheur sur la souffrance des autres doivent être anéantis. »  C’est pourquoi Destruction n’est pas un livre pessimiste ou désespéré. En dépit de tous ses défauts, et même si ma pensée est très bornée, Destruction ne saurait passer pour un roman qui nierait tout, ni pour un roman prônant le terrorisme.  Le titre de Destruction est à entendre doublement. A part la dénonciation, la violence et l’anathème, il y entre une part de célébration. Destruction célèbre l’abnégation des révolutionnaires qui se sacrifient courageusement  pour leur idéal. Ce titre s’inspire du poème principal (ou de la chanson) qui était imprimé autrefois sur la page de garde du roman. Ces huit vers sur « Le premier qui se dresse contre l’oppression » n’expriment nullement le pessimisme nihiliste selon lequel, révolution ou pas, c’est la destruction. J’en veux pour preuve ceci : ces huit vers ne sont pas les miens, je les ai adaptés d’un poème de Ryleïev. En réalité, Ryleïev a écrit : « Je sais très bien que la mort guette; Celui qui le premier se jette; Contre ceux qui le peuple oppriment. » Et c’est justement parce que lui même s’est levé , commandant l’insurrection  des décembristes, qu’il est mort sur le gibet de Nicolas Ier. Ce à quoi il aspirait c’est la liberté. C’est un héros qui a « consenti à la destruction » au nom de la liberté et de la démocratie. Ces vers que j’ai adaptés célébraient non seulement le chef de la révolution paysanne russe du XVIIe siècle, le héros cosaque Razine, mais aussi les décembristes qui luttèrent courageusement pour la révolution démocratique russe ainsi que tous « ceux qui se dressent contre l’oppression », soit en fin de compte tous les révolutionnaires.

Cette oeuvre simple & courte ne peut laisser indifférent. Elle nous emmène dans des réflexions plus que jamais d'actualité, et nous pousse à nous interroger sur la société que l'on souhaite véritablement avoir et ce que l'on accepterait de donner de soi pour ne serait ce qu'un soupçon d'espoir de la voir un jour éclore en ce monde où malheureusement misère et injustice font loi.

Sources