Les parents ont généralement le besoin de voir réussir leurs enfants à l'école, puis en société, à leur niveau si eux même ont réussi, voire au delà. Il s'agit de valoriser la famille, de montrer à son entourage quelqu'il soit qu'on est de bons parents, ou bien que c'est inné car lié au matériel génétique transmis. L'enjeu est d'autant plus important pour l'aîné des rejetons.


Manque de chance pour mes parents : je suis l'aînée et n'ai pas la moindre ambition.
Mes parents sont typiquement des gens qui ont réussi. Tous deux viennent de familles de moyenne bourgeoisie. Ils ont grandi dans un environnement relativement confortable. Mon père a repris l'affaire de son père et l'a rendue prospère. Ma mère quant à elle, est devenue médecin, spécialisée en oncologie.
Avoir de tels parents vous met d'ores et déjà une certaine pression. En tout cas, cela devrait.


Quand je suis née, et malgré moi, il y eut beaucoup d'espoir, d'entrain. C'est sûr que je serai bien la fille de mes parents : une réussite incontestable par rapport aux critères de notre société.


Et puis j'ai grandi ...


Ce qui était amusant, c'était les visites chez les spécialistes. Mes parents étaient persuadés que j'étais une enfant surdouée car j'ai appris à marcher plus vite que la moyenne. C'était un signe. Au bout du 5e spécialiste, il était évident que je ne l'étais pas. Tanpis! Ça ne remettait rien en question.
Mes premières années d'école ont été difficile, pour moi et pour mes parents : mes notes étaient médiocres. Pour sûr, je ne brillais pas, mais je n'avais pas intériorisé comme d'autres de mes petits camarades, la pression parentale. Une note restait une note. Rien d'autre. Cela ne me parlait pas et ne disait rien de moi. J'étais, à mon sens, beaucoup plus complexe qu'un simple chiffre sur une page gribouillée. En gros, je m'estimais trop pour me soucier de mes résultats scolaires. L'important était de pouvoir passer à la classe supérieure. Si j'y arrivais, le contrat était rempli.
Mes parents étaient désolés, exaspérés par mon indifférence vis à vis de mon niveau scolaire : remontrances, punitions ... rien ne semblait marcher sur moi. J'étais une dure à cuire. Un des subterfuges de mes parents était de me comparer ouvertement à mes cousins à table quand on rendait visite à mes grands-parents :

-Dis moi, Alexa et Baptiste s'en sortent bien à l'école non ?

-Oui, oui, les deux sont dans les premiers de leur classe respectives, répondait mon oncle avec aplomb.


Le regard vissé sur mon assiette, je sentais pourtant le sourire de satisfaction de mes deux jeunes cousins teinté de mépris à mon égard. Alors que je jouais à piquer mes petits pois à la fourchette, j'entendis mon père se lamenter :

-J'aurai tellement aimé pouvoir en dire de même pour elle ...
Ma réaction était attendue, épiée et cela me paralysait. Je préférais la compagnie de mes légumes. Le silence pesant, la gêne palpable, ma tante s'empressait d'intervenir avec de vaines paroles du genre ''ça viendra'' ou ''peut être qu'avec des cours de soutien...''.

C'était encore plus humiliant et gênant. Ne dit on pas, l'enfer est pavé de bonnes intentions ? Sauf que ma tante n'est pas vraiment la bienveillance incarnée. Bref,  ces moments étaient pour moi l'occasion de tenter une expérience mystique, celle de vouloir rejoindre un monde parallèle par l'esprit. Mon corps, telle une bouteille à la renverse, se viderait lentement de mon âme aqueuse, qui s'évaporait quelque part ..., ailleurs. Et là, mon corps vide perdrait l'équilibre, tomberait et se briserait sur la table en mille morceaux dans les cris de terreur de tous ....

Bien fait !


Mais Ça, c'était seulement dans ma tête car je restais à table à subir le jugement de ces gens.
Les années passèrent et si la régularité était une qualité, et bien mes parents auraient pu être un peu fiers de moi. J'étais la médiocrité même, une eau tiède, un bouillon sans saveur ... insipide.

Plus je grandissais, et plus mon assurance diminuait. N'ont ils pas raison finalement ? Et ma soeur vint au monde. C'est à croire qu'une puissance supérieure a entendue les plaintes de mes parents car elle était tout ce que je n'étais pas. Je voulais l'aimer ... Mais on m'en a fait une rivale, une ennemie. Et le doute me prit. Tout ce à quoi j'étais imperméable, commencer à me blesser : une petite douleur au début, puis une réelle torture par la suite. Et quand la souffrance devient telle, insupportable, deux options se présentent : on est emporté par elle, ou bien l'instinct de survie s'éveille. Mon instinct de survie fut impitoyable, ivre et enragé. Ma fierté nouvellement retrouvée me galvanisait. Plus rien ne pouvait m'arrêter.

Oui, déclarais je un jour à mes parents, j'ai de l'ambition à ma façon, l'ambition d'être celle que je souhaite être ! Je revendique cette liberté d'être qui je veux ! Ils étaient choqués, sans voix. Ils ne me comprenaient pas ... C'était un cri sans écho, mais qu'importe, il avait eu le mérite de m'affirmer.

Plus tard peut-être vous comprendrez, finissais je par dire, ces mots souvent dis aux enfants par leurs aînés. J'ai petit à petit gagner en indépendance, non sans difficulté. J'ai choisi ma voie, fais mes choix. Je ne suis pas devenue ce que mes parents voulaient que je sois, mais curieusement, au fil des années, ils ont commencé à me respecter pour ma différence, pour moi même. Enfin, c'est ce que je pensais.

Un soir, alors que je quittais mon travail, ma sœur m'a appelé :  

- On peut se voir s'il te plaît ... prendre un verre ? J'ai le blues, j'ai besoin de compagnie ...

Sentant dans sa voix une certaine détresse, j'accepta. On s'est retrouvé une heure plus tard, dans un petit bar à l'ouest du centre ville appelé 'Le petit remontant'. Cela me semblait tout indiqué. Arrivée la première, je m'installais à une table en terrasse afin de pouvoir guetter ma sœur. Une quinzaine de minutes plus tard surgit au coin de la rue une jeune femme blonde, coupe au carré, veste couleur chocolat bien coupé et mocassins aux pieds. C'était elle. A l'instant où je m apprêtais à lui faire signe, je vis qu'elle me repéra. À mesure qu'elle se rapprochait, je pouvais distinguer les traits tirés sur son visage sombre, les poches sous les yeux que le maquillage ne pouvait guère dissimulé. Arrivée à ma hauteur, elle s'effondra sur la table telle une tragédienne sur scène. De justesse, j'ai rattrapé mon portable qui a basculé sous le choc. Après quelques minutes d'attente sans un son ni même un mouvement de sa part, je lui ai demandé ce qu'elle voulait boire.

-M'en fiche ... ce que tu veux ...

Je commandais donc deux verres de vin blanc au serveur qui passait à côté de nous pour nettoyer une table que des clients venaient d'abandonner.

-Enfin, vas tu me dire ce qu'il y a ? Tu m'inquiètes là ! Lui dis je finalement après encore quelques minutes d'attente.

-J'ai échoué, me répondit elle, la voix étranglée par les sanglots.

-Comment ça ?

-Mon examen ... Je l'ai loupé ... j'ai eu les résultats ce matin ...

Apaisée par la nature de la nouvelle qui n'était finalement pas si grave, je lui pris la main et tenta de la réconforter.

-Ce n'est rien, tu le repasseras. Les échecs font partie des succès. Allez va, ne te laisse pas abattre pour si peu.

-Les parents ne vont jamais s'en remettre ... Je ne peux pas le leur dire ...

Le serveur arriva avec notre commande, ce qui ne fit pas réagir ma soeur pour autant. Il lutta pour trouver le moyen de déposer les verres avec elle affalée sur les trois quart de la table. D'un coup d'oeil, je le remercia de son aide au moment où il allait se retirer.

-Tu devrais boire un coup, ça te ferait du bien, lui dis je le verre aux lèvres.

Cette sensation de chaleur soudaine dans la gorge me détendit doucement. Ma soeur se releva, les yeux rouges noircis par le maquillage qui avait coulé. Elle me considéra avant de prendre à son tour une gorgée de son verre. Interloquée par ce regard, je lui demandais si elle souhaitais me dire autre chose.

-C'est facile pour toi de parler d'échec ... Les parents ont arrêté de compter sur toi depuis longtemps, c'est sur moi que pèsent leurs attentes maintenant.

-Pardon ?

-C'est un fait, ne fais pas l'offensée. Tout ce qu'ils ont entrepris pour toi, tu n'as jamais rien réussi, me répondit elle l'air renfrogné.

-J'ai fait mes choix et j'en suis très heureuse aujourd'hui. Désolée mais je vis avant tout pour moi et non pour nos parents. Tu devrais y réfléchir d'ailleurs. Laquelle d'entre nous le vis mieux à cet instant, dis moi ?

Piquée, ma soeur se remit à son verre de vin avant d'ajouter :

-Tu ne sais pas ce que c'est d'avoir de l'ambition de toute façon ...

Ambition ... Cela faisait longtemps que je n'avais pas entendu ce mot, un si petit mot pour illustrer de si grandes espérances.

Je laissa échapper un rire, ce qui fit réagir ma soeur qui m'interrogea du regard.

-Oui, lui répondis je, je n'ai rien réussi, j'ai même tout raté, mais comme tu le dis, je suis sans ambition, donc peut être que finalement ce tout n'était peut être rien ...

-Je n'ai pas compris ...

-Bois ton verre, je ne suis pas là pour qu'on se dispute mais pour te remonter le moral.

Tandis qu'elle finissait de boire, je bus à mon tour cul sec.

-A ta santé, Fernando!